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Témoignage de Margaux

Témoignage de Margaux après son immersion :

Je me replonge dans l’ambiance de ces dernières semaines pour écrire ce texte, et je me sens bien. J’ai fait un passage éclair mais non moins marquant dans l’École à l’Envers suite à ma démission de l’Éducation nationale. J’étais sortie de ces quelques années dans le système scolaire classique en grande souffrance et en ayant perdu toute confiance et motivation dans ce en quoi je croyais : une éducation respectueuse du développement humain et qui ferait de nos chers enfants des êtres épanouis, confiants et heureux. J’avais pourtant employé beaucoup d’énergie à essayer de prendre part aux changements de philosophie et de valeurs que j’observais au sein de l’Éducation nationale, mais les conditions de travail des premières années avaient fini par être un trop grand frein à mes envies et mes convictions concernant l’éducation de nos enfants. Cette confiance et cette motivation, il ne m’a fallu que quelques jours pour les retrouver au sein de cette école originale et précurseure de l’Éducation de demain.  

Voici le récit de mon aventure : le lendemain de ma demande de démission, ma sœur voit sur Facebook que l’École à l’Envers recherche des facilitateurs. Ceci m’est apparu comme un signe -et je suis extrêmement heureuse d’avoir suivi la petite voix intérieure qui me disait de foncer. Je saute donc sur mon ordinateur pour envoyer un mail et proposer ma candidature. Je reçois quelques heures plus tard un appel de Kinou, la fondatrice de l’école, me proposant un rendez-vous. Nous nous verrons dans quatre jours. Lors de cet appel, Kinou me suggère de me renseigner sur les écoles démocratiques. En effet, si le projet m’intéresse, ce type d’école reste totalement inconnu pour moi. Ou plutôt, il ne me reste que des réticences suite à ma participation à une réunion publique à l’ouverture de l’école. Ces réticences n’étaient pas nées de l’échange auquel j’avais participé, mais étaient liées au poids des idées communément admises sur l’éducation et l’enseignement, dont j’avais pourtant déjà pressenti les limites et que j’avais commencé à déconstruire au fur et à mesure de ma courte carrière d’enseignante, mais le jour de la réunion publique, elles pesaient encore beaucoup en moi. Il me semble important de signaler que j’étais très attachée à l’école publique, que j’avais toujours voulu faire ce métier et que les questions d’éducation m’avaient toujours passionnée. Ce sont d’ailleurs les raisons pour lesquelles j’ai beaucoup hésité et longtemps refusé de démissionner de l’Éducation nationale, quand bien même ma santé et mon moral en pâtissaient. Je ne m’étais donc pas vraiment renseignée sur les écoles démocratiques, et j’ai proposé par mail ma candidature sans être totalement convaincue de vouloir travailler dans ce type de structure. En réalité, j’espérais que ce poste de facilitateur était rémunéré, et je me disais que ce serait forcément une expérience enrichissante pour moi. 

Je passai donc le week-end à me renseigner sur ce type d’école à travers le documentaire vidéo mentionné sur le site de l’École à l’Envers (https://www.youtube.com/playlist?list=PLvYQC76u0SAg5ieW406M7RnHbJfneA_Nd). Je regardai la quasi intégralité des trois heures de vidéo, et plus j’avançais dans ma découverte, plus j’étais curieuse d’en apprendre davantage. À travers ce qui était dit, j’avais la sensation que des mots étaient mis sur mes convictions les plus profondes de ce que devrait être l’éducation. 

Je revins donc faire l’entretien avec les membres adultes de l’école avec une réelle motivation de découvrir et prendre part à ce projet innovant ! J’appris vite que les adultes de l’école n’étaient pas encore rémunérés car l’école était trop récente, mais qu’ils avaient vraiment besoin de personnes motivées et disponibles. Je fus en revanche mise en garde sur le fait qu’être facilitateur à l’École à l’Envers demandait un réel investissement tant au niveau du temps qu’au niveau de l’énergie. Cela ne m’effrayait pas -j’étais devenue convaincue que je voulais participer au projet-, mais je ne pouvais me permettre de travailler là-bas sans travailler ailleurs. Je proposais donc mon aide pour trois jours par semaine seulement, et pour une durée indéterminée car je ne savais pas ce qu’il en serait de mon parcours par la suite.  

Le jour-même de l’entretien, Kinou me proposa de rester dans l’école pour voir comment je m’y sentais. Moi qui pensais rentrer chez moi et passer une fin d’après-midi tranquille, je me retrouvai prise au dépourvu. Mais je sentais dans l’air que je me plairais là-bas, et après tout je n’avais rien de prévu ce jour-là. Kinou me dit : « Par contre, personne ne va venir te voir pour te dire quoi faire. Tu es libre de faire ce qu’il te plaît. On sait que ça peut être déstabilisant au début. » Soit ! J’étais justement à peine en train de redécouvrir le goût du « faire ce qu’il nous plaît ». Je me retrouvai donc livrée à moi-même parmi ces adultes et ces enfants qui n’avaient jamais cessé de s’activer, de discuter, de jouer, de travailler durant toute la durée de ma présence. Les jeunes m’avaient saluée à mon arrivée dans l’école, et certains vinrent me demander mon nom, mais rien de plus. Je décidai donc de faire ce que TOUS les adultes font lorsqu’on leur permet de se déplacer librement dans l’école : regarder les affichages, le matériel, les différents coins. Déjà la petite voix de l’enseignante (je préfère ce mot à professeur, devrait-on donc professer ?) s’agitait en moi, trouvant que peut-être les affichages n’étaient pas bien organisés, les coins bien définis, le matériel suffisant… Je ne me souviens plus aujourd’hui comment j’ai occupé mes premières heures dans l’École à l’Envers, mais je me souviens m’y être sentie bien. En partant, Kinou me demanda comment je me sentais, et m’expliqua que lorsqu’elle avait visité l’École dynamique de Paris (première école démocratique en France), elle s’était d’abord sentie désœuvrée et mal à l’aise que personne ne vienne lui dire quoi faire, mais que cette sensation avait disparu rapidement. Je me sentis soulagée d’entendre cela, et je trouvai qu’il s’agissait d’une attention touchante, de me confier cela. 

Les vacances passèrent, et je commençai mon intervention en tant que membre staff assistant dans l’École à l’Envers le 8 janvier 2018. L’école était ouverte depuis presque un an, et j’arrivai à un moment où les difficultés se faisaient ressentir, et où des décisions devaient être prises pour que le projet puisse continuer. Il faut savoir que porter un tel projet demande une énergie considérable, et que pour cela une réelle conviction est nécessaire. Les adultes que j’ai rencontrés là-bas ont cette conviction ancrée en eux : la conviction qu’une autre forme d’éducation est possible, qu’un modèle plus respectueux du développement humain existe, et qu’en amenant nos enfants à se connaître et s’écouter, le monde deviendra meilleur. Pour des raisons personnelles, je n’ai pu intervenir dans l’école que le temps d’une période scolaire, en l’occurrence jusqu’au 16 février. Et voilà ce que j’y ai vu et découvert : 

Dans cette école, il n’y a pas d’enseignement. On part du postulat (qui n’en est plus vraiment un étant donné que des écoles de ce type existent depuis plus de 40 ans aux États-Unis, et qu’elles ont largement fait les preuves de leur efficacité) que chaque être humain -et particulièrement les enfants- est curieux par nature, et que si l’on respecte ses élans de curiosité, il apprendra par lui-même tout ce qui lui paraît intéressant et nécessaire d’apprendre. S’il n’y a pas d’enseignement formel, il y a en revanche tout un tas de clubs et projets qui sont proposés, pouvant être de l’initiative des adultes ou des jeunes. La seule condition pour proposer un club ou projet étant d’avoir réfléchi (si nécessaire avec l’aide de quelqu’un) à sa faisabilité. 

Dans cette école, les enfants et les jeunes sont heureux, et bon nombre d’entre eux est déçu lorsque la journée d’école se termine. Les plus jeunes passent le plus clair de leur temps à jouer, et à interagir avec les autres. Ils ne se trouvent jamais à court d’idées et leur imagination débordante ne rencontre aucune limite si ce n’est celle de la sécurité. Les plus grands ont des activités variées : ils étudient en vue de passer le brevet, ils passent du temps entre eux ou avec les plus jeunes, sortent se balader, échangent avec les adultes… 

Dans cette école, j’ai rencontré des adultes qui s’interrogent beaucoup, se remettent sans cesse en question, qui croient en l’avenir mais ont grand besoin d’énergies nouvelles. Je me suis rapidement sentie utile parmi eux. J’étais écoutée, encouragée à prendre des initiatives et remerciée lorsque celles-ci aboutissaient à une amélioration de l’école. Mes interrogations du début quant à l’organisation des espaces et à leur contenu a notamment été tout de suite prise en compte, et mes connaissances plus « scolaires » ont été mises en valeur pour améliorer l’aménagement de l’école. J’ai découvert des collègues attentifs, et des êtres humains sensibles et bienveillants. 

Dans cette école, j’ai eu la confirmation que rien n’était immuable, qu’il fallait se réinventer sans cesse, se questionner, évoluer ensemble et pour le bien de tous, qu’il ne fallait pas baisser les bras, et que lorsqu’on est porté par des valeurs qui nous semblent justes et qui font sens pour nous, alors tout devient possible. 

Au-delà de ça, j’ai finalement rencontré des amis, petits et grands, des personnes qui m’auront permis d’évoluer, qui m’auront accueillie avec chaleur et humanité, et m’auront redonné confiance en l’Homme. J’aurais eu la chance d’avoir des conversations passionnantes et qui rendent optimiste, ainsi que celle de vivre des journées de « travail » ressemblant à des journées avec des personnes auprès de qui on se sent bien, dans un environnement chaleureux et sécurisant. 

J’encourage donc tous ceux dont la curiosité a été piquée à travers la lecture de ces lignes à aller rencontrer les membres de l’École à l’Envers lors des journées portes ouvertes ou des réunions publiques. Chacun d’entre eux est bien conscient que ce type d’école n’est pas -encore?- adapté à chaque enfant, et que l’intégrer nécessite beaucoup de remises en question et un gros travail sur soi. Mais si vous souhaitez participer à cette belle aventure, sous quelque forme que ce soit, je crois que vous ne le regretterez pas ! 

PS : à travers ce témoignage, je ne tiens en rien à faire le procès des écoles publiques. J’y ai vécu une expérience qui ne concerne que moi et je continuerai à défendre le service public d’enseignement, et je sais qu’aucun des membres de l’École à l’Envers ne souhaite faire ce procès. Un tel sujet de discussion demanderait bien plus que quelques lignes de récit, et il faudrait le prendre dans toute sa complexité pour pouvoir en débattre. Par ailleurs, je n’affirme pas que l’École à l’Envers ne connaît aucune faille, bien au contraire. Mais celles-ci sont en permanence cherchées et chaque membre fait en sorte qu’elles disparaissent au fur et à mesure de leur apparition. Il s’agit d’un processus permanent, et c’est aussi ce qui fait la richesse du quotidien lorsqu’on participe à un tel projet. 

 

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